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Au creux de la période estivale, l’hebdomadaire suisse L’Illustré vient faire sa une de fin juillet avec les 40 ans de la disparition de S.O., une fillette de 5 ans dont on n’a jamais retrouvé la trace. Sa photo en page de couverture du magazine viendra appeler le regard des passants dans les gares et les kiosques de Suisse romande.
La fascination morbide qu’exercent les disparitions d’enfants ou leurs meurtres non résolus constituent un fonds de commerce inépuisable pour certains médias peu scrupuleux. N’importe quelle pseudo nouvelle, vérifiable ou non, concernant une relance d’enquête, un moyen de preuve ignoré ou même une vision médiumnique justifie une news. L’article, qui le plus souvent n’apporte rien, est toujours accompagné d’une photo de l’enfant, toujours la même puisqu’il n’y en aura pas d’autre. Le prénom est quant à lui systématiquement lié à « petit » ou « petite » : le « petit G. », la « petite M. », le « petit E. » viennent ainsi régulièrement se rappeler à notre souvenir, ravivant en chacun la terreur sourde d’imaginer son enfant disparaître. Le filon est en fait inépuisable, les cas étant ressassés sous formes d’enquêtes journalistiques, d’adaptations télé, de livres et même de bande dessinée. Pour le « petit G. », le drame est à ce point entré dans la culture populaire qu’il est désormais l’objet de blagues, dans une forme de culture pop trash assumée.
Fantômes familiers d’une société nourrie à l’info-poubelle, ces petits semblent condamnés à errer pour l’éternité dans les marécages médiatiques.
Je ne sais pas quel rôle les parents occupent dans ce triste cirque. Je suppose qu’ils sont en général consultés et qu’ils donnent leur accord à la diffusion, encore que l’on puisse en douter lorsque ce type d’info apparaît sur des sites internet dont les contenus sont manifestement générés par l’intelligence artificielle. Mais ce n’est pas d’eux dont il est ici question.
Composante du droit à la protection de la vie privée (art. 16 de la Convention), l’image de l’enfant est tout d’abord sensée être protégée. La diffusion à l’infini de leurs photos est en contradiction flagrante avec ce droit, mais personne n’est là pour le défendre.
Il y a ensuite l’exploitation commerciale de l’image de ces enfants. La psychologie des médias ne sait que trop bien que les sujets les plus horribles sont toujours les plus vendeurs. Sous de faux prétextes, ces images sont simplement instrumentalisées pour vendre du papier ou se transformer en « pute-à-clic ». Leur empreinte numérique est désormais tellement importante qu’il n’est plus possible de revenir en arrière.
Si le droit à l’oubli numérique, qui existe pourtant, n’est plus réalisable, je plaide alors pour un droit à l’oubli social. Outre le fait de nourrir un voyeurisme malsain et donc délétère, ces boucles médiatiques exposent encore et encore ces destins tragiques, conduisant à une forme de deuil impossible. On sait que le deuil d’un enfant laisse une trace indélébile chez celles et ceux qui ont été frappés par le drame ; l’exposition médiatique répétée ne fait que rouvrir des blessures mal cicatrisées. Dans sa forme sociale, le rôle du groupe qui dit adieu et accompagne le dernier départ, la symbolique du deuil est ici rendue inopérante. Il n’y a jamais d’adieu, puisqu’il y a toujours un retour. N’y a-t-il pas de limite à ces comportements de charognards ? Ne serait-il pas nécessaire de réfléchir à une forme de prescription médiatique et sociale, qui obligerait à prendre en compte le respect des personnes et des âmes ? Un consensus qui aurait pour seul but de laisser enfin en paix les enfants perdus, pour de bon.
Suite à cette publication, la Fondation Sarah Oberson a souhaité apporter la précision suivante: l’affaire Sarah Oberson n’est pas classée. Il s’agit d’une disparition non résolue, toujours ouverte du point de vue judiciaire. L’assimilation de ce cas à des affaires tragiquement closes risque donc de donner au lecteur une impression erronée et d’effacer cette distinction fondamentale. Pour la famille comme pour la Fondation, il est important que cela soit clairement reconnu.
Photo: Jonathan Cooper unsplash.com
