Protection virtuelle dans le monde virtuel

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La place quasiment vitale qu’occupent désormais les différents moyens de communication numériques auprès de la jeunesse fait partie des réalités de notre société. Il est aujourd’hui admis que l’exposition des enfants et des jeunes aux différents mondes virtuels qu’ils fréquentent comporte des risques importants dont il convient de se saisir pour tenter d’en limiter l’impact. Un projet de loi fédérale sur la protection des mineurs dans le secteur du film et du jeu vidéo est actuellement en discussion auprès des Chambres Fédérales. Il a pour but la « protection des mineurs contre les contenus médiatiques de films et de jeux vidéo qui pourraient porter préjudice à leur développement physique, mental, psychique, moral ou social, notamment des représentations de violence, de sexe et de scènes effrayantes ». Sans entrer dans les détails, ce projet met l’accent principal sur l’obligation d’indiquer l’âge requis pour tel ou tel contenu, de mettre à disposition un contrôle parental et de créer un système de signalement des contenus inadéquat. A noter que ces mesures seront mises en œuvre dans le cadre d’une « corégulation entre acteurs publics et privés. » Si la nécessité de mettre en place des mesures permettant de mieux protéger les enfants et les jeunes dans un domaine qui occupe tant de place dans leur vie quotidienne, le projet de loi paraît bien léger par rapport aux nombreuses questions et défis que soulève ce mode de consommation. Relevons tout d’abord que les indicateurs d’âge requis n’ont jamais été dissuasifs, bien au contraire, et que le contrôle parental est utile … tant que votre enfant ne maîtrise pas mieux que vous les différentes combines permettant de le détourner. L’interdiction n’a jamais prouvé avoir une quelconque valeur pédagogique. De plus, un système de corégulation entre acteurs privés et publics a peu de chance d’aboutir à la mise en place de normes contraignantes et efficaces. Outre ces faiblesses, il est regrettable que l’occasion n’aie pas été saisie pour élargir le débat à d’autres termes connexes, étroitement liés à la préservation de la santé de la jeunesse consommatrice de médias numériques : – La publicité directe ou indirecte visant les enfants par le biais des jeux vidéos et des autres contenus ne devrait-elle pas être interdite, ou limitée ? – La durée d’exposition aux médias numériques peut-elle faire l’objet d’un encadrement contraignant, ou du moins d’outils de régulation ? – Les offres de produits directement orientés vers les plus jeunes (tablettes, programmes, cartes de crédit, etc.) ne devraient-elles pas être mieux régulées ? – Le droit à l’image des enfants et à la protection de leur identité numérique sont-ils pris en compte, en particulier au moment de l’inscription ? Lorsque la loi parle de film, elle se réfère au format cinématographique usuel, mais actuellement, est-ce que les millions de vidéos tournées sur téléphone ne constituent-elles pas elles aussi des films ? Ne devraient-elles donc pas être également soumises à une forme de règlementation ? La question des « enfants-stars » qui gèrent des chaînes youtube générant des revenus pour le compte de leurs parents n’est-elle pas comparable à n’importe quelle série ? En France par exemple, la question de la mise en scène de leurs enfants par les « influenceurs » du web a fait l’objet d’une règlementation très stricte (on peut consulter à ce sujet la très bonne vidéo d’ABC Juris «Oliver Twist aurait-t-il été un enfant-star sur youtube ? » ). Il ne s’agit pas ici de plaider pour une règlementation à outrance, mais l’évolution technique qui creuse impitoyablement le fossé intergénérationnel, comporte des risques qu’il faut précisément traiter avec le regard de la génération concernée. Osons la caricature : ce projet de loi donne l’impression de revenir au bon vieux carré blanc des années septante, sensé éloigner les enfants de contenus jugés inappropriés… Photo : Unsplash 

Adoptions irrégulières : le Comité sur les disparitions forcées prend position

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Le 11 mai 2021, le Comité des Nations Unies sur les disparitions forcées a rendu ses observations suite à l’examen du rapport périodique soumis par la Suisse. La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées a été ratifiée par la Suisse en 2016, et est entrée en vigueur le 1er janvier 2017. Le Comité s’est saisi du dossier des adoptions irrégulières entre la Suisse et le Sri Lanka grâce à l’association Back to the Roots qui, selon ma compréhension des informations postées sur son site, a été invitée à prendre position lors de cette session. Il est réjouissant de constater que les représentants des adoptés aient accès aux plus hautes instances des Nations Unies, et que leur voix puisse être entendue sur des thématiques trop longtemps ignorées. Toutefois, le fait d’avoir sollicité le Comité en charge des disparitions forcées soulève à nouveau bien des questions, et, à mon sens, risque de poser plus de problèmes qu’il ne va peut-être en résoudre. Selon l’article 2 de la Convention, on entend par disparition forcée l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’auto­risation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnais­sance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi” [1]. Cette définition permet d’imaginer les cas auxquels la Convention fait référence : un gouvernement ou ses représentants enlèvent et font disparaître des personnes, dans un contexte de crise politique, de guerre ou de dictature par exemple. Il s’agit donc d’un instrument de droits humains visant à protéger les citoyens contre ce type spécifique de persécutions. Dans ses observations, le Comité fait le raisonnement suivant pour motiver son intervention dans le domaine des adoptions internationales irrégulières : il souligne que la délégation [suisse] a reconnu que, dans certains cas, les adoptions illégales pouvaient être le résultat d’une disparition forcée ou d’une soustraction d’enfants soumis à une disparition forcée ou dont le père, la mère ou le représentant légal étaient soumis à une disparition forcée, ou d’enfants nés pendant la captivité de leur mère soumise à une disparition forcée. Rappelons que dans le contexte sri-lankais, la guerre civile qui s’est étendue de 1983 à 2009, a impliqué un nombre important de disparitions forcées (20’000 personnes selon les estimations les plus hautes). Il est donc effectivement possible que parmi les victimes, certaines aient eu des enfants qui, d’une manière ou d’une autre, aient finalement été adoptés. Toutefois, et sans vouloir manquer de respect au Comité, cette prise de position est à mon avis inquiétante, pour ne pas dire contre-productive, et ce à plus d’un titre. Tout d’abord, j’ai le sentiment que le cas des adoptions internationales remplit difficilement les conditions posées par le cadre légal conventionnel. S’il y a certes une possibilité que des enfants aient indirectement été victimes de disparitions, est-il plausible d’imaginer qu’un Etat ait délibérément procédé au type d’actes décrits ci-dessus dans le but de faire adopter des enfants à l’international ? En d’autres termes, y a-t-il un lien de causalité entre la disparition de l’adulte et l’adoption de l’enfant? On peut en douter. Que le contexte politique de l’époque, la guerre civile, et la crise économique aient offert à des individus des opportunités d’enrichissements à travers l’organisation de procédures d’adoptions internationales abusives et illégales, sans aucun doute. De là à envisager la mise en place d’une véritable procédure organisée par l’Etat à cette fin, cela semble peu probable. Certes, ce type d’actions a effectivement été mis en œuvre en Espagne et en Argentine, avec pour conséquence l’enlèvement des enfants d’opposants au régime et leur adoption subséquente, mais ces situations sont-elles vraiment comparables ? Le Comité demande ensuite à la Suisse de « mener des enquêtes approfondies et impartiales » et de « garantir le droit à réparation ». Sans aller plus loin dans l’analyse, je pense qu’ici aussi le Comité se trompe de combat : comment conduire ces enquêtes dans un pays étranger, concernant une période de guerre civile ? Faudra-t-il ensuite les mener dans tous les autres pays d’origine qui ont traversé des crises et qui simultanément réalisaient des adoptions internationales ? Ensuite, de quelle réparation parle-t-on ? Sur quelle base, et en fonction de quels critères ? Enfin, la lecture de l’article 35 de la Convention laisse pour le moins dubitatif, puisqu’il précise que « le comité n’est compétent qu’à l’égard des disparitions forcées ayant débuté postérieurement à l’entrée en vigueur de la présente Convention » (donc 2016 pour le Sri Lanka et 2017 pour la Suisse). Dès lors, sur quoi se fonde tout ce débat ? A titre personnel, je considère cette intervention comme peu appropriée, car elle ne fait qu’ajouter de la confusion dans un dossier déjà complexe. Le Comité était certes tout à fait légitimé à soulever certaines questions, mais ses recommandations ne vont pas dans le sens d’une réponse globale à la question des adoptions illégales, et encore moins à une approche humaniste des problèmes à traiter. Elles risquent au contraire de figer des positions, de rendre méfiants les pays d’accueil qui devront s’atteler à donner des réponses aux adoptés en recherche de leurs origines, et de jeter un voile de violence extrême sur l’ensemble de la communauté de l’adoption internationale. C’est à mon avis bien regrettable. [1] Texte légal disponible ici Voir également ici

Déplacements forcés

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A l’heure des introspections historiques sur les dérives passées du « travail social », la bande dessinée « Piments Zoizos – Les enfants oubliés de la Réunion » de l’auteur Téhem retrace l’histoire de Jean et Madeleine, arrachés à leur mère par les services sociaux qui leur promettent une vie meilleure en métropole et une bonne éducation. On y suit également Lucien, un jeune fonctionnaire fraîchement affecté à La Réunion, en charge de superviser le transfert de « pupilles de l’État » vers l’Hexagone. Cet ouvrage revient sur l’histoire de celles et ceux qui sont aujourd’hui regroupés sous la dénomination « Les enfants de la Creuse ». Dans les années 1960, le Gouvernement Français s’inquiète de questions démographiques : d’un côté, ses campagnes souffrent de l’exode rural, de l’autre, sur l’île de la Réunion, la population augmente, et avec elle une frange de la société pour laquelle les perspectives d’éducation et d’emploi sont quasi inexistantes. Pour tenter de remédier au problème, les autorités, à l’initiative de Michel Debré alors député de la Réunion, lancent un projet visant à faire venir en France de jeunes réunionnais afin qu’ils soient accueillis, voire adoptés, par des familles françaises, et qu’ils puissent se former et s’intégrer dans la société. Mais comme toujours, après les bonnes intentions, le système administratif et social de l’époque ne fera guère dans le détail, déplaçant des enfants sans leur en expliquer la raison, séparant les fratries, les confiant à des familles parfois plus intéressées par une main d’œuvre gratuite que par leur bien-être. Plus de 2000 enfants ont été concernés par ces « transferts ». Certains, devenus adultes, ont agi en justice et accusé l’Etat français de déportation. Une commission de recherche a été mise sur pied et a rendu un rapport. L’Assemblée nationale a adopté le 18 février 2014 une résolution reconnaissant la « responsabilité morale » de l’État français, excluant toutefois une réparation financière. Une fois de plus, d’anciennes pratiques, alors perçues comme bénéfiques pour l’enfant, se révèlent avoir été délétères pour la plupart d’entre eux. Elles conduisent ici aussi à une légitime demande de reconnaissance et de réparation, tout comme l’ont été les placements forcés en Suisse et comme l’est actuellement l’adoption internationale. Pour revenir à la bande-dessinée, « Piment Zoizos » offre un récit sensible qui adopte à la fois le point de vue de l’enfant et celui de l’adulte « responsable » du placement. L’ouvrage est richement documenté grâce au concours de l’historien Gilles Gauvin, et propose des petites fiches pédagogiques qui remettent en perspectives les évènements de l’époque. Photo : capture écran couverture BD

L’art et l’enfant

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Promouvoir, diffuser, expliquer : la concrétisation des droits de l’enfant constitue un défi complexe et passionnant qui demande souvent de faire preuve de créativité. Sortir de la norme juridique internationale un peu sèche pour faire vivre ces droits et les rendre tangibles peut passer par toutes sortes de chemins de traverse, du moment qu’ils convergent vers un changement de regard sur l’enfant et ses droits. Passer par les yeux est d’ailleurs un medium très efficace : cinéma, bande-dessinée, livres pour enfants offrent une palette inépuisable de supports pour susciter la réflexion. Toujours à la recherche d’idées inédites pour nourrir mes interventions, j’ai été heureux de tomber récemment sur un très beau livre, en français et en anglais, intitulé « L’art et l’enfant », exposé dans la devanture d’une librairie lausannoise. Ce bel ouvrage, publié à l’occasion de l’exposition du même nom qui s’était tenue au musée Marmottan à Paris en 2016 « retrace l’évolution du statut de l’enfant du XVe au XXe siècle et s’interroge sur le rôle du dessin enfantin sur les avant-gardes du début du siècle passé ». A travers les représentations de l’enfant dans la peinture française du Moyen Age au début du XXème siècle, l’ouvrage propose une vision originale de la place de l’enfant dans la société : d’abord cantonnées aux enfants « exceptionnels » (divin, princier), les œuvres picturales suivent l’évolution sociale, et placent peu à peu l’enfant au sein de la famille, nouveau noyau désormais préservé. La révolution industrielle apporte avec elle une conscientisation des questions liées au travail des enfants et à la misère populaire, préoccupations partagées par certains artistes. S’en suivent au XXème siècle les mouvements émancipatoires qui revendiquent la place et la protection auxquelles l’enfant à droit. L’ouvrage se conclu sur le surréalisme qui prônait un retour à « l’enfance de l’art », pour nourrir une créativité plus spontanée. Cette lecture historique et artistique des droits de l’enfant n’est certes pas unique en son genre : en 2016, Jacques Fierens avait gratifié le colloque de Morat d’une présentation intitulée « Les arts plastiques et la parole de l’enfant » qui avait conquis son public. Le musée d’art et d’histoire à Genève a également monté l’exposition « L’enfant dans l’art suisse : d’Agasse à Hodler » qui s’est terminée en janvier dernier. A défaut de se rendre dans les musées, ARTE a réalisé un très beau documentaire basé sur l’exposition du musée Marmottan, librement disponible. Le site L’histoire par l’image reprend également certaines œuvres et en propose des analyses pointues. Une fois encore, la mise en perspective historique, mais sublimée ici par l’apport artistique, offre une vision de la place de l’enfant qui éclaire notre époque et nos pratiques, par une sorte de miroir qui ferait abstraction du temps. Photo : capture écran couverture du livre L’art et l’enfant

Une histoire du placement d’enfants en Suisse

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Joëlle Droux et Anne-Françoise Praz nous offrent en ce début d’année une publication passionnante qui retrace l’histoire du placement d’enfants en Suisse depuis le XIXème siècle. Cette synthèse rassemble d’une part les résultats de recherches menées sur ce thème depuis plusieurs années, et se nourrit d’autre part des témoignages d’anciens enfants placés, recueillis dans le cadre du processus de reconnaissance et de réparation porté par la Confédération. L’ histoire de ce que l’on appelle aujourd’hui la protection de l’enfant, s’inscrit naturellement dans les évolutions sociales de notre pays. Elle reflète à ce titre les valeurs et les normes qui, à chaque époque, ont façonné la manière dont l’Etat entendait répondre aux besoins de l’enfance délaissée. Les auteures nous invitent ainsi à un voyage dans le temps, rythmé par les marqueurs philosophiques, économiques, législatifs et culturels qui ont déterminé les moyens qu’il s’agissait de mettre en œuvre pour, selon l’époque, protéger la société des éléments perturbateurs les plus jeunes, puis pour protéger l’enfant de milieux familiaux jugés néfastes, ensuite pour aider la famille à mieux s’occuper de ses enfants, et enfin pour aider l’enfant vivant hors de son foyer familial à préparer au mieux sa vie d’adulte. Tout au long de l’ouvrage, il est frappant de constater comment un système d’abord porté par des philanthropes soucieux de « solutionner le problème de l’enfance malheureuse », s’est progressivement structuré en fonction des contraintes et des avancées de chaque époque. Il se dégage ainsi une vision « méta » de la protection de l’enfance, qui vient obligatoirement éclairer et questionner les pratiques actuelles. Ainsi, lorsqu’une « ex-assistante sociale du Service genevois des tutelles déplore le peu de temps consacré au suivi, chaque assistante étant responsable de 200 dossiers à la fin des années 1950 », on pense bien-sûr à la surcharge toujours actuelle des services cantonaux de protection. Et lorsque dans leurs conclusions les auteures soulignent que « le tableau de la protection de l’enfance est trop longtemps resté ponctué d’isolats et de localismes imperméables les uns aux autres, résistant à tout effort de coordination et de rationalisation qui aurait pu ouvrir les esprits et les cœurs à d’autres façons de dire, de voir et de faire la protection des mineurs en danger ou dangereux », on ne peut que constater que, malgré d’importants progrès, la perspectives d’une réelle politique nationale de la protection de l’enfance reste encore un vœux pieu dans notre pays. On attribue à Machiavel l’aphorisme selon lequel pour prévoir l’avenir, il faut connaître le passé. Dans le domaine si délicat de la protection de l’enfance, il s’agit là à mon avis d’un principe essentiel, ce d’autant plus que nos sociétés contemporaines et leurs instances politiques sont désormais comptables des pratiques du passé. Le placement en est un exemple, l’adoption internationale en est un autre, et nul doute que d’autres sujets continueront à être questionnés. Cerise sur le gâteau : les éditions Livreo-Alphil proposent l’ouvrage en accès gratuit en format pdf sur leur site, une aubaine qu’il faut également saluer. Joëlle Droux, Anne-Françoise Praz « Placés, déplacés, protégés ? L’histoire du placement d’enfants en Suisse, XIXe-XXe siècles » , éditions Livreo-Alphil. Disponible ici Photo : capture écran couverture du livre

Le Pays-Bas suspendent les procédures d’adoption internationale et s’excusent pour les abus du passé

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Après le rapport suisse paru fin 2020 et les regrets exprimés par les autorités fédérales concernant la mauvaise gestion des adoptions internationales, c’est au tour des Pays-Bas de prononcer un mea culpa historique sur ce même thème. Tout comme en Suisse, ce sont les revendications et les dénonciations des associations d’enfants adoptés qui ont conduit les autorités néerlandaises à mettre sur pied un comité d’enquête. Celui-ci a eu pour mandat de déterminer l’ampleur des abus ayant affecté les adoptions internationales d’enfants vers les Pays-Bas, d’examiner l’implication et la connaissance de ses abus par les services gouvernementaux et les intermédiaires privés, et d’identifier les moyens propres à répondre aux problèmes qui découlent de ces mauvaises pratiques et de leurs conséquences pour les adoptés. Le rapport hollandais couvre une période allant de 1967 à 1998, et se concentre sur 5 pays d’origine : Bangladesh, Brésil, Colombie, Indonésie et Sri Lanka. Son champ d’investigation est donc plus large que le rapport suisse centré sur les adoptions d’enfants en provenance du Sri Lanka dans les années 1980. L’organisation administrative hollandaise étant centralisée (contrairement au système fédéral où les autorités cantonales et communales ont longtemps été en charge des procédures), la commission d’enquête a eu la possibilité d’analyser une pratique nationale qui présente des caractéristiques cohérentes au fil des ans. Sur cette base, les auteurs du rapport dressent un tableau très critique quant à la manière dont les adoptions internationales ont été menées. Ils mettent en avant le fait que l’adoption internationale a toujours, et peut-être encore souvent, été perçue comme de toute façon profitable à l’enfant. Cette présomption a conduit les autorités à une politique de laissez-faire, et ce malgré le fait que des informations probantes d’abus et de mauvaises pratiques aient été portées à leur connaissance. Cet attentisme a été nourri par différents facteurs tels que le souhait de répondre aux désirs d’adoption des candidats (soutenus par l’opinion public et un certain establishment national), la volonté de maintenir de bonnes relations avec les pays d’origine, un contrôle insuffisant des activités des intermédiaires privés, etc. Les recommandations du rapport sont ici à la hauteur des enjeux, en demandant :– que le Gouvernement reconnaisse qu’il a failli dans ses obligations de traiter les adoptions entachées d’abus ;– que les adoptions internationales soient suspendues, considérant que le système actuel ne permet pas une poursuite des procédures qui soit totalement exempte d’abus ;– que soit mis en place un centre national qui puisse offrir une réelle expertise sur ce thème et qui permette de soutenir les adoptés dans leurs recherches d’origine. Le 8 février 2021, le Gouvernement néerlandais a annoncé une suspension des procédures d’adoption internationale. Cette décision radicale marque probablement une nouvelle étape dans l’histoire de l’adoption internationale, non seulement parce qu’elle est unique et qu’elle concerne toutes les procédures (des suspensions par pays d’origine ont eu lieu par le passé), mais surtout parce qu’elle incarne un changement complet de positionnement d’un Gouvernement d’un pays d’accueil. Ce choix sera-t-il suivi par d’autres ? Cela est fort possible, même s’il faudra du temps pour que chaque pays, qu’il soit d’accueil ou d’origine, puisse lancer un travail d’enquête historique et déterminer clairement les erreurs commises. En France, un collectif vient de lancer une pétition (ouverte à signatures à toute personne, même sans nationalité française) réclamant la création d’une commission d’enquête sur les adoptions illégales depuis 1970. A noter enfin que la commission d’enquête néerlandaise recommande fortement que les leçons du passé puissent être prises en compte dans la gestion des nouvelles méthodes de création de filiation, en particulier le recours aux mères porteuses. Or, sur ce thème, on constate malheureusement que de nombreux enjeux politiques, sociaux et économiques influencent encore profondément un débat qui devrait pourtant être fondé en priorité sur les droits de l’enfant.

Les cantons sont d’accord: il faut renforcer la participation de l’enfant!

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La Conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales (CDAS) et la Conférence en matière de protection des mineurs et des adultes (COPMA) publient ce jour leurs « Recommandations relatives au placement extra-familial ». Attendu depuis longtemps, ce document pose un nouveau cadre clair concernant le respect des droits de l’enfant dans le cadre des mesures de placement hors du milieu familial. Le communiqué souligne d’ailleurs que: « les recommandations se prononcent sur des points essentiels qui n’ont jusqu’ici pas été thématisés de manière aussi précise comme la participation de l’enfant à chaque étape du placement, le concept de la personne de confiance (ou personne de référence), le soutien et l’accompagnement des familles d’accueil et les aspects liés à la surveillance ». Cette nouvelle étape est importante à plus d’un titre. Tout d’abord, comme les mesures de protection de l’enfant relèvent de la compétence des cantons, ce document qui émane de leur « organe faîtier » indique clairement la voie à suivre et l’engagement clair des responsables politiques de ce domaine. Ensuite, les recommandations permettent d’envisager d’atteindre une certaine harmonisation des pratiques existantes. Pour donner un exemple trivial, le vocabulaire employé dans les différentes sources législatives régissant le placement est différent d’un canton à l’autre, ainsi qu’entre le(s) canton(s) et la Confédération: ainsi, l’Ordonnance fédérale sur le placement d’enfant dit que « le premier critère à considérer (…) est le bien de l’enfant », la Loi fribourgeoise sur l’enfance et la jeunesse déclare que « toute mesure prise doit l’être dans l’intérêt supérieur de l’enfant » (article 3), alors que la Loi vaudoise sur la protection des mineurs déclare que « toute décision prise en vertu de la présente loi doit l’être dans l’intérêt prépondérant du mineur »… Enfin, ces recommandations s’inscrivent dans les suites à donner aux recommandations émises, cette fois, par le Comité de l’ONU relatif aux Droits de l’enfant, qui, dans son dernier rapport, enjoignait notre pays à harmoniser ses pratiques en matière de protection des mineurs. A titre plus personnel, il est réjouissant de constater que le travail de pionnier mené par l’association Particip’Action se voit, indirectement, reconnu par les autorités compétentes. Notre investissement en faveur de la participation des jeunes enfants , à l’image des projets menés actuellement avec le Canton de Vaud, pourra ainsi se poursuivre et se renforcer. Photo : capture d’écran « Recommandations… »

Sport, jeu et droits de l’enfant

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Vers l’âge de six ans, mon fils a demandé à rejoindre le club de foot de la région, motivé par l’idée d’aller « jouer au foot avec ses copains ». Après le troisième entraînement, il est rentré tout penaud, nous demandant s’il pouvait arrêter. Interrogé sur les raisons de ce rapide changement, il nous a expliqué que ce n’était pas drôle de devoir faire des tours de terrain ou des abdos à la moindre contravention aux injonctions de l’entraîneur. Les chaussures à crampons ont été rendues le lendemain. Cette anecdote sans conséquence illustre une première tension lorsque l’on parle des enfants pratiquant un sport : s’agit-il de partager un moment de jeu entre amis, ou est-ce que le fait d’être membre d’un club implique obligatoirement de se plier à une discipline perçue comme nécessaire à l’obtention de résultats ? L’esprit de groupe, le sens de l’effort, la joie de la victoire sont des valeurs importantes et formatrices, très souvent au cœur des entraînements sportifs. Encore faut-il qu’elles soient comprises et partagées par l’enfant, et qu’elles répondent à ses motivations personnelles. La Convention relative aux Droits de l’Enfant reconnaît à l’enfant le droit au repos et aux loisirs, et celui de se livrer au jeu et à des activités récréatives propres à son âge (article 31). La pratique du sport n’est pas explicitement mentionnée dans la convention, mais elle s’inscrit de manière générale dans le droit au développement de l’enfant (article 6) et son droit à la santé (article 24). Il s’agit d’une approche de nature déclarative, encourageant les Etats à tenir compte de ce type de besoin, par exemple dans l’aménagement du temps scolaire. On le sait, la pratique du sport par les enfants est cependant un domaine au sein duquel peuvent se développer différentes formes d’abus, comme l’étude de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne l’a récemment documenté. Elle constate que parmi les jeunes sportifs interrogés, 20,3% ont affirmé avoir subi des violences psychologiques et physiques, 15,5% des violences sexuelles et psychologiques et 15,5% les trois formes de violence. Le Centre sportif de Macolin a également été interpellé par les autorités fédérales pour répondre aux accusations d’abus commis en son sein. D’une manière plus générale, il est notoire que le facteur de compétition peut engendrer de fortes pressions sur les jeunes sportifs, parfois couplées avec des méthodes d’entraînement et des emprises personnelles particulièrement délétères. Il existe toutefois des outils et des initiatives qui visent à mieux concilier sport, jeu et droits de l’enfant. Ainsi, la Charte des droits de l’enfant dans le sport, développée dès la fin des années 1970, puis adaptée aux défis contemporains, propose 10 droits essentiels : 1. Droit de faire du sport,2. Droit de faire du sport pour le plaisir et de jouer comme un enfant,3. Droit de bénéficier d’un milieu sain,4. Droit d’être traité avec dignité,5. Droit d’être entraîné et entouré par des personnes compétentes,6. Droit de participer à des entraînements et des compétitions adaptés à ses capacités,7. Droit de se mesurer à des jeunes qui ont les mêmes probabilités de succès,8. Droit de faire du sport pour la santé en toute sécurité et sans dopage,9. Droit d’avoir un temps de repos,10. Le droit d’être ou de ne pas être un champion. Reste que si ce texte est largement diffusé et ratifié, en particulier via l’association Panathlon international, sa mise en œuvre reste, comme souvent, complexe, pour ne pas dire aléatoire. Cette difficulté est d’une part liée à l’évolution du sport des enfants, qui est passé d’un loisir récréatif géré par les enfants à une activité sociale encadrée par les adultes. Des enjeux de compétition et de sponsoring émergent de nouvelles exigences et de nouveaux risques. D’autre part, il reste difficile d’identifier des formations spécifiquement centrées sur la prise en compte des droits de l’enfant dans le monde du sport. Outre la faiblesse de l’offre de formation, on peut imaginer que le milieu de l’encadrement sportif soit encore très imprégné de valeurs traditionnellement paternalistes, sur lesquelles l’adulte fait reposer ses méthodes d’entraînements. L’adulte sait, l’enfant obéit. Une ouverture des structures en charge de la formation des entraîneurs, qu’ils soient professionnels ou amateurs, permettrait peut-être d’engager une réflexion nécessaire sur les relations entre l’enfant sportif et le monde du sport, de renforcer la prévention, afin de mieux concilier sport, jeu et droits de l’enfant. Photo : Adrià Crehuet Cano / unsplash.com

La Suisse exprime ses regrets face aux adoptions internationales illégales

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Le Conseil Fédéral, de même que les Cantons par la CCDJP, expriment leurs regrets aux adoptés et à leurs familles, pour les manquements dont les d’adoptions internationales ont été l’objet au cours des procédures menées depuis la Suisse. Les autorités fédérales et cantonales déclarent s’engager pour soutenir la mise en place des moyens visant à soutenir les adoptés dans leurs démarches de recherche des origines. Une étude de la nécessité d’une révision du cadre légal relatif aux adoptions internationales est également lancée. Cette démarche fait suite à la remise au Conseil Fédéral du rapport relatif aux adoptions internationales depuis le Sri Lanka. Il s’agit d’un pas déterminant dans la reconnaissance des erreurs du passé dans le domaine complexe de l’adoption internationale : sans entrer dans une démarche accusatrice, le travail de l’association Back to the Roots, soutenu par d’autres comme Born in Lebanon, a permis d’aboutir à cette reconnaissance nationale. Cette approche restauratrice marque une étape fondamentale dans l’histoire de l’adoption internationale en Suisse, et, de manière plus large, dans la reconnaissance et la protection des droits de l’enfant. Conférence de presse

Les enfants invisibles

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Dans le cadre de mes recherches liées à la place de l’enfant dans la société, j’avais vu passé sur les réseaux sociaux, il y a déjà longtemps, un reportage italien consacré aux enfants de travailleurs saisonniers en Suisse dans les années 60 – 70. Cette publication rappelait qu’à l’époque, la Suisse acceptait certes d’accueillir la main d’œuvre étrangère, mais lui refusait le droit de s’installer, et encore moins de venir en Suisse avec femme et enfant(s). Des familles ont toutefois bravé cet interdit, en faisant d’abord entrer leur enfant de manière clandestine sur le territoire, puis en le maintenant caché, sans contact avec l’extérieur, afin d’éviter une dénonciation ou un contrôle de la police des étrangers qui conduirait à une expulsion. Cette politique s’inscrit dans le contexte social de l’époque, illustré par l’initiative Schwartzenbach qui voulait limiter le nombre de travailleurs étrangers en Suisse. Si le projet sera finalement refusé, il marquera néanmoins durablement la politique migratoire fédérale. Pour revenir au sort de ces « enfants du placard », on trouve quelques marques d’intérêt pour ce thème, par exemple lors d’une exposition menée par le syndicat UNIA en 2014. Il fait actuellement l’objet d’une étude à l’université de Neuchâtel et la RTS lui a consacré une émission de Temps Présent en novembre 2019. Mais c’est la récente publication du livre de Vincenzo Todisco, intitulé « L’enfant lézard » (éditions ZOE) qui donne à chacun l’occasion de plonger dans l’univers effrayant de l’un de ces enfants. Suite au décès de la grand-mère auprès de qui il vivait, l’enfant est amené en Suisse, ses deux parents travaillant dans le but de pouvoir, un jour, construire leur maison en Italie. Laissé le plus souvent seul dans l’appartement, l’enfant, dont on ne connait pas le nom, écoute les bruits dans l’immeuble, compte les pas nécessaires à la traversée de chaque pièce, et se cache dans le placard si quelqu’un visite ses parents. Sa capacité à se faufiler en toute discrétion lui vaut le surnom de lézard. Au fil des années, il s’enhardit, sort de l’appartement, se glisse chez les voisins en leur absence, explore les moindres recoins de son immeuble. Il finit par faire quelques rencontres, heureusement bienveillantes, qui atténuent un tant soit peu « l’ensauvagement » qui se développe en lui. Piégés dans leur rêve inaccessible, ses parents font le constat désespéré de ce qu’ils imposent à leur fils, en souffrent et sombrent eux aussi peu à peu. Dans un style simple et pudique, l’auteur place le lecteur dans un rôle d’observateur, presque de spectateur, mal à l’aise à l’idée que certains de ces gamins ont pu vivre dans l’immeuble d’en face. On ne peut ensuite s’empêcher de réfléchir à notre société actuelle, dans laquelle les enfants migrants qui viennent de plus loin, restent souvent, eux aussi, sans papiers ni droit d’exister.

Célébrons la Convention!

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En ce 20 novembre, date anniversaire de la Convention relative aux Droits de l’Enfant (CDE), il est de bon ton que tout expert des droits de l’enfant (auto proclamé) se fende de sa petite contribution célébrant les droits de l’enfant. A la recherche d’inspiration, j’ai eu l’idée de taper « enfant » sur le moteur de recherche le plus global, rubrique « actualités ». Bien m’en a pris, puisqu’est apparu en premier lien un communiqué de presse de l’Association Transports et Environnement, annonçant la publication de l’étude « Les enfants expert·es de leurs parcours quotidiens ». Parue le 17 novembre, cette étude mérite d’être largement diffusée, car elle concrétise une approche innovante de la mise en œuvre des droits de l’enfant à la participation. Centrée sur le parcours scolaire, l’étude se fonde sur les contributions dessinées de 120 enfants répondant à la question « qu’est-ce que tu aimes et qu’est-ce que tu n’aimes pas sur le chemin de ton école ? ». Un regard multidisciplinaire (droit, urbanisme, histoire, etc.) est ensuite porté sur ce matériau brut, pour en tirer des recommandations à l’attention des pouvoirs publics et des parents. Ce projet est passionnant à plus d’un titre : tout d’abord, l’urbanisme et l’aménagement du territoire sont des domaines encore peu coutumiers de la prise en compte de l’avis des enfants. Ensuite, et outre les enseignements utiles à tout plan de mobilité scolaire dont pourront s’inspirer bien des autorités communales, ce projet rappelle que le droit de l’enfant d’être entendu sur toutes les thématiques qui le concernent doit aussi être compris dans sa composante sociale et politique. A ce titre, l’ATE adopte ici une posture novatrice qui doit être saluée. Ce matin, je trouve dans ma boîte email le communiqué de Terre des Hommes consacré à l’anniversaire de la Convention. Ici aussi, l’organisation adopte l’angle de la participation de l’enfant comme moteur de mise en œuvre de ses droits. Grâce à différents projets menés en Colombie, en Ukraine et en Palestine, des jeunes filles ont eu la possibilité de s’exprimer sur des thèmes essentiels à leur vie, et d’influencer ainsi leur destin, y compris dans un contexte social difficile. La participation de l’enfant constitue un moteur puissant vers une meilleure compréhension et donc une mise en œuvre plus complète de la Convention. Elle se heurte malheureusement encore trop souvent à de nombreux obstacles, comme je le constate également dans mes projets en lien avec la protection de l’enfance par exemple. Ce qui me paraît cependant réjouissant, c’est de constater qu’une fois que la parole de l’enfant a effectivement été recueillie, sa sincérité et sa pertinence suffisent souvent à désarçonner, et parfois même à convaincre, l’adulte récalcitrant. Bon anniversaire à la Convention ! Photo : dessin

Kidnapping: une série bien enlevée

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Enlèvements d’enfants, adoption internationale, procréation médicalement assistée, mères porteuses, la série danoise « Kidnapping » (DNA dans son titre original) résonnait suffisamment avec mon parcours professionnel pour que j’enfile illico mon costume d’expert… de canapé. Cette série en huit épisodes, signée Torleif Hoppe, co-créateur de « The Killing », débute par une enquête policière portant sur la disparition d’une petite fille de 11 mois. Alors que les investigations s’orientent rapidement vers le père de la fillette, réfugié iranien débouté dans sa demande d’asile, un évènement catastrophique vient bouleverser la vie de l’inspecteur Rolf Larsen en charge de l’enquête. Dès le deuxième épisode, la narration fait un bon de 5 ans en avant, la suite de la série devant permettre à l’inspecteur Larsen de découvrir ce qui s’est réellement passé au moment de l’enlèvement, puis au cours de ces années. Au fur et à mesure que l’histoire progresse, le scénario met subtilement en avant des thèmes de société liés à la filiation : on l’a dit, le premier suspect est un réfugié iranien, caricature du père kidnappeur. Plus tard, l’enquête croise à Paris un couple homosexuel qui a « adopté » un petit garçon en ayant eu recours à une mère porteuse (alors que cela est interdit en France). « On savait qu’on n’était pas vraiment dans les clous avec cette procédure » reconnaît l’un des partenaires. Un autre couple devra avouer avoir refusé l’enfant qui lui était proposé, madame n’ayant pu s’y attacher, le teint de peau de l’enfant étant trop différent du sien. Mais à mes yeux, la réplique qui m’a le plus touchée est celle d’une responsable d’un foyer d’accueil polonais pour mères célibataires, qui déclare à l’inspecteur Larsen : « Nous respectons scrupuleusement les standards de la Convention de La Haye sur l’adoption ». Au-delà du fait que c’est probablement la première fois que la Convention de La Haye relative à l’adoption est explicitement mentionnée dans une série télé (ce qui tendrait à démontrer la « normalité » de cette procédure »), cette réflexion m’a replongé dans les missions d’évaluation des systèmes gouvernant l’adoption internationale que j’ai menées dans différents pays d’origine avec le Service Social International, UNICEF, et mon ami Nigel Cantwell. Nous y constations en effet trop souvent comment il était relativement aisé de contourner les normes internationales pour rendre des enfants adoptables et cacher leur véritable origine. Manipulation des mères pour consentir à l’abandon, exploitation des zones grises des législations nationales, jonglage entre différents pays pour profiter de leurs avantages sociaux, économiques et législatifs, les moyens sont nombreux pour créer des filiations à tous prix. Le fait que la dimension internationale de la gestation pour autrui ne fasse aujourd’hui encore l’objet d’aucune régulation internationale reste d’ailleurs l’objet d’une profonde préoccupation de la part des défenseurs des droits de l’enfant à travers le monde. « Kidnapping » reste bien sûr une œuvre de fiction, avec ses ressorts dramatiques et ses défauts, mais elle a le mérite d’illustrer ce qu’une certaine forme de « globalisation des modes de filiation » peut engendrer comme dérives, tout en préservant une forme de respect envers la sincérité des différents acteurs concernés.

Pour des agences de com’ responsables

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Le journal Le Temps a publié hier un Grand Angle du journaliste Arnaud Robert intitulé « Ce que la vie de Rosius Fleuranvil dit de l’aide humanitaire ». Cet article décortique l’histoire qui se cache derrière le portrait d’un homme, affiché dans le cadre d’une campagne publicitaire de la Croix-Rouge. Le journaliste, emporté par le désir de savoir qui est l’homme sur l’affiche, s’embarque dans une enquête minutieuse qui l’emmène d’Haïti jusque dans les méandres de la « communication humanitaire ». Cet exercice journalistique en dit long sur les ressorts d’une campagne de communication qui, bien qu’au bénéfice d’une organisation dont la noblesse est reconnue, se prend plusieurs fois les pieds dans le tapis et ne résiste ainsi pas longtemps à l’analyse critique. Si je reviens ici sur cette brillante contribution, c’est parce que depuis quelques jours, je me fais la même réflexion à propos de la campagne d’affichage du comité soutenant le oui à l’initiative « multinationales responsables ». Cette affiche, et ses différentes déclinaisons numériques, présentent, plein cadre, une enfant au regard triste, la moque au nez, sur un fonds où l’on peut deviner une exploitation minière, possiblement en Amérique du Sud. Croiser ce regard quotidiennement sur les quais de gare me révolte profondément, et ce à plus d’un titre : pourquoi est-il toujours absolument nécessaire, voire inévitable, d’utiliser une image d’enfant pour susciter une possible adhésion à n’importe quel message, qu’il soit publicitaire, humanitaire ou politique ? En quoi cette image est-elle susceptible de nourrir le débat politique suisse en question ? Le message des initiants est-il aussi simpliste que « les multinationales empoisonnent les enfants » ? Est-ce que la combinaison du texte « enfant empoisonné » et de la photo veut nous faire comprendre que cet enfant-là est elle-même empoisonnée, et que mon vote va la venger, la sauver, ou l’aider d’une manière quelconque ? Et de la même manière que l’a fait le journaliste du Temps, qui peut bien savoir qui est cet enfant, où vit-elle, est-elle concernée par les conséquences sanitaires d’exploitations minières irrespectueuses des droits humains ? On en serait presque à imaginer que cela soit le cas, histoire que notre propre malaise n’ait pas été dupé une fois de plus. L’article 16 de la Convention relative aux droits de l’enfant déclare pourtant que nul enfant ne fera l’objet d’immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes illégales à son honneur et à sa réputation, et que l’enfant a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. Le droit à l’image fait naturellement partie de cette protection. Est-ce que cette petite fille sait que ses grands yeux tristes sont sensés émouvoir toute la Suisse ? A-t-elle donné son accord ? Touche-t-elle-même des droits sur la diffusion de son image ? D’une manière plus générale, force est de constater que l’exploitation (car s’en est une également) de l’image de l’enfant reste une « valeur sûre » du monde de la communication, vecteur puissant d’émotion et donc générateur de retombées. Si les droits de l’enfant tracent peu à peu leur chemin à l’école ou dans les domaines de la protection de l’enfance, il serait temps que le monde de la com’ s’y intéresse également.

Mon ami «inazinaire»

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Johannes, surnommé Jojo, a 10 ans. Comme il ne connait du monde que l’Allemagne fasciste, avec ses codes et ses valeurs, c’est tout naturellement qu’il se considère comme un vrai nazi. Il voue une admiration sans borne à Adolphe Hitler, à qui il s’adresse régulièrement comme le font les enfants ayant un ami imaginaire. Ce point de départ un peu déroutant permet au réalisateur Waititi de poser un regard d’enfant sur cette période sombre et complexe de l’histoire allemande. Cet exercice n’est pas sans rappeler « Le Tambour » de Schlöndorf (les deux jeunes acteurs ayant d’ailleurs une ressemblance physique un peu troublante), mais si le héros du Tambour refuse le monde des adultes, Jojo veut absolument s’y conformer. Malheureusement, après un bête accident avec une grenade, Jojo se voit reléguer à des tâches peu glorieuses au sein des Hitlerjugend. Cette première faille va peu à peu conduire Jojo à devoir remettre en question ses convictions, jusqu’à ce que la fin de la guerre lui permette de se débarrasser définitivement de son ami Adolphe. Si Waititi affectionne le monde de l’enfance (il a aussi réalisé l’excellent « A la poursuite de … »), il présente ici une histoire parfois déroutante qui oscille entre le conte enfantin un peu loufoque et la réalité atroce de l’époque. Ainsi, le thème de la persécution des juifs occupe une place importante tout au long du film, et si Jojo s’est construit une vision totalement fantasmée du judaïsme, nourrie par la propagande et la bêtise, ces mêmes stéréotypes deviennent effrayants lorsqu’ils servent aux adultes pour justifier leurs actes. Au final, Jojo Rabbit aide surtout à faire comprendre la difficulté à grandir, l’importance des modèles … et la place de l’enfant dans le chaos du monde adulte.